Ces femmes qu’on croit solides jusqu’à ce qu’elles s’épuisent

Septembre 2026 - J’aime lire Boris Cyrulnik. J’aime sa façon de mettre des mots accessibles sur des réalités humaines complexes, tout en préservant leur profondeur. Son travail sur la résilience m’inspire depuis longtemps, notamment parce qu’il présente la reconstruction comme une transformation plutôt qu’un simple retour à la personne que nous étions avant.

Son entrevue intitulée L’épuisement professionnel touche davantage les femmes m’a particulièrement interpellée. Parce que je suis une femme. Parce que je travaille depuis 25 ans dans un domaine où l’urgence, la disponibilité, l’anticipation et la prise en charge émotionnelle font presque partie de la description de tâches.

Et parce que j’ai longtemps été très fière de ma capacité à tenir. Avec le recul, je comprends que tenir témoigne parfois d’une grande force. Cela peut également masquer une fatigue qui s’installe lentement, bien avant de devenir visible.

La compétence qui finit par coûter cher

Les femmes s’épuisent souvent parce qu’elles sont devenues extrêmement compétentes pour absorber. Elles accueillent les urgences professionnelles, les inquiétudes de leur équipe, les attentes de la direction, les tensions à désamorcer et les échéanciers qui se resserrent.

À cette charge s’ajoutent les responsabilités familiales, la logistique quotidienne, les besoins des proches et toutes ces décisions apparemment banales qui occupent pourtant l’esprit. Chaque élément semble gérable séparément. Leur accumulation raconte une tout autre histoire.

Pendant une grande partie de ma carrière, j’ai été cette personne sur qui tout le monde pouvait compter. Celle qui allait trouver une solution, remettre de l’ordre dans le chaos, écrire les bons mots, anticiper les réactions des parties prenantes et protéger l’organisation contre ce qu’elle avait rarement vu venir.

En relations publiques, cette capacité est précieuse. Notre travail consiste justement à percevoir les tensions avant qu’elles éclatent, à comprendre ce qui se joue derrière les mots et à prévoir la manière dont une décision sera reçue.

Cette posture comporte toutefois un angle mort. À force d’être attentive aux besoins, aux attentes et aux émotions des autres, ma propre réalité occupait parfois le dernier rang de la liste.

Être celle qui tient

J’ai élevé quatre enfants tout en bâtissant ma carrière. J’ai occupé des fonctions exigeantes, traversé des périodes familiales complexes, mené des projets ambitieux, enseigné, conseillé des équipes de direction et continué à livrer avec le même souci de qualité.

Pendant longtemps, j’ai associé ma valeur à ma capacité de soutenir cette cadence. Je voulais accomplir mon travail avec rigueur, arriver préparée, demeurer fiable et offrir une contribution réellement utile. Je voulais être la personne qui facilite les choses, qui sécurise les décisions et qui prend en charge sa part — parfois même un peu plus.

L’épuisement peut progresser dans une succession de gestes presque anodins : reporter le repos, répondre à un dernier courriel, accepter une responsabilité supplémentaire, écourter une pause et miser sur une période plus calme qui se déplace constamment dans le calendrier.

Cette mécanique possède même quelque chose de valorisant. La personne qui livre, rassure et trouve des solutions reçoit de la reconnaissance. Sa capacité à absorber devient rapidement une composante implicite de son rôle.

Choisir la consultation pour travailler autrement

Après 25 ans de carrière au sein de différentes organisations, j’ai choisi la consultation. J’ai créé Hiatus, un cabinet-boutique en communication stratégique, en relations publiques et en formation, afin d’exercer mon métier d’une façon plus fidèle à ma vision.

Ce choix m’a permis de miser sur ce que je fais de mieux : penser, structurer, conseiller, former et faire progresser les décisions. Il m’a aussi offert la possibilité de choisir mes collaborations et de privilégier les mandats où mon jugement apporte une réelle valeur.

La consultation procure une grande autonomie, accompagnée d’une responsabilité très concrète. La même personne développe les affaires, prépare les propositions, réalise les mandats, entretient les relations, gère l’administration et protège la qualité de chaque livraison.

La personne qui assure la continuité de l’entreprise, c’est encore soi. Cette réalité m’a conduite à redéfinir la réussite et à distinguer l’agenda rempli de la véritable progression. Celle-ci repose plutôt sur la capacité à consacrer son énergie aux bons mandats, aux bonnes personnes et aux contributions les plus porteuses.

Le piège discret de la résilience

La réflexion de Boris Cyrulnik résonne particulièrement avec mon parcours parce que la résilience reçoit généralement une valeur très positive. Elle évoque le courage, l’adaptation, la reconstruction et cette faculté admirable de retrouver un mouvement après une épreuve.

Elle peut aussi devenir une étiquette lourde à porter. Les femmes qualifiées de fortes reçoivent beaucoup d’admiration, alors que leurs besoins restent parfois invisibles. Chaque difficulté traversée alimente la conviction qu’elles sauront également traverser la suivante.

Leur capacité d’adaptation finit par soutenir les systèmes autour d’elles. Leur courage compense les ressources manquantes. Leur engagement absorbe les imprévus. Leur sens des responsabilités protège les équipes, les familles et les organisations.

La résilience mérite davantage qu’une célébration. Elle gagne à s’accompagner de soutien, de reconnaissance et de conditions favorables. Une personne résiliente possède une grande capacité d’adaptation; elle demeure aussi une personne dont l’énergie, le temps et la disponibilité ont des limites.

Le travail invisible des femmes

Une part importante de l’épuisement se développe dans ce qui échappe aux descriptions de tâches. Prévoir les réactions, se souvenir des détails, détecter un malaise, rassurer une personne, prévenir un conflit et maintenir la cohésion demandent du temps et une présence émotionnelle soutenue.

Ces compétences sont particulièrement sollicitées dans les métiers de communication, de gestion, d’enseignement, de soins et d’accompagnement. Elles créent une valeur immense, même si elles apparaissent rarement dans les indicateurs de rendement ou les bilans de fin d’année.

Plusieurs femmes deviennent ainsi les gardiennes informelles du climat de travail. Elles trouvent les mots qui apaisent, repèrent les personnes qui décrochent, facilitent les conversations difficiles et préservent les relations lorsque la pression augmente.

Cette contribution mérite d’être reconnue comme un véritable travail. La disponibilité émotionnelle, l’anticipation et la prise en charge relationnelle mobilisent des ressources réelles. Leur caractère discret réduit leur visibilité, jamais leur importance.

L’épuisement révèle aussi la culture d’une organisation

La santé psychologique au travail est souvent abordée à travers la gestion du temps, la méditation, la déconnexion et l’établissement de limites personnelles. Ces pratiques peuvent soutenir les individus et enrichir leur quotidien.

La prévention passe également par des décisions de gestion très concrètes : clarifier les priorités, répartir équitablement la charge, offrir une marge de manœuvre réelle, reconnaître le travail invisible et accorder les ressources nécessaires aux attentes formulées.

Une organisation révèle ses valeurs par ce qu’elle récompense. Lorsque la disponibilité constante, le sacrifice personnel et la capacité à absorber les urgences deviennent des signes d’engagement, l’épuisement peut se dissimuler longtemps derrière la performance.

Les personnes les plus fragilisées sont parfois celles qui continuent de sourire, de produire et de rassurer leur entourage pendant que leur marge intérieure rétrécit. Leur efficacité apparente retarde alors la reconnaissance de ce qu’elles portent réellement.

Une question de gouvernance

Les professionnelles et professionnels des relations publiques ont un rôle stratégique à jouer dans cette réflexion. La culture interne, la confiance, la cohérence des décisions et la qualité des relations appartiennent pleinement à la gouvernance d’une organisation.

Les communications internes peuvent relayer des programmes de mieux-être. Leur contribution la plus structurante consiste toutefois à faire remonter les signaux faibles, à nommer les incohérences et à éclairer les conséquences humaines des décisions de gestion.

Une organisation peut valoriser l’équilibre dans ses messages tout en maintenant une culture de l’urgence dans ses pratiques. Cet écart entre le discours et l’expérience fragilise la confiance, alimente le cynisme et finit par laisser des traces.

Prévenir l’épuisement demande donc davantage qu’une campagne de sensibilisation. Cette responsabilité doit traverser la gouvernance, la gestion, l’organisation du travail et les comportements valorisés au quotidien.

Je veux vivre ma réussite autrement

Aujourd’hui, ma définition de la force évolue. Elle réside toujours dans la rigueur, le courage et l’engagement. Elle se manifeste également dans la capacité à choisir, à prioriser et à préserver l’espace nécessaire à une contribution de qualité.

Je demeure passionnée, exigeante et profondément investie dans ce que je fais. Ces traits façonnent mon parcours et nourrissent mon travail. Je souhaite désormais les mettre au service d’une ambition durable, capable de respecter la personne autant que la professionnelle.

La consultation m’apprend cette autre forme de solidité : sélectionner les mandats où mon expertise compte vraiment, protéger le temps de réflexion, reconnaître la valeur de mon jugement et accorder une place consciente au repos.

Peut-être est-ce la forme de résilience qui m’intéresse désormais : transformer l’expérience en discernement, la compétence en liberté et la force en capacité de choisir.

Les femmes ont longtemps prouvé leur valeur par tout ce qu’elles pouvaient porter. Le prochain progrès consistera à reconnaître pleinement cette valeur, bien avant que le poids devienne trop lourd.

Guyane Perron, PRP, est stratège en communication et relations publiques et fondatrice de Hiatus stratégie. Elle accompagne les organisations publiques, parapubliques, philanthropiques, communautaires et privées dans leurs enjeux de réputation, de mobilisation, de transformation et de communication stratégique. Pour la contacter, c’est ici.

Domaines d’expertise :

Communication stratégique | Relations publiques | Réputation | Mobilisation des parties prenantes | Communications internes | Gestion du changement 

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